Cet article est basé sur une série de conversations que l’équipe d’Open Source Politics a eues avec Pablo Aragon, Xabier Barandiaran, Josep Jaume[1] et de nombreux autres collaborateurs du projet open source Decidim. Il a été publié initialement dans le blog d’Open Source Politics, mis à disposition sous licence CC BY-SA 4.0.

Invités en avril 2017 à l’événement “Gouverner la ville autrement” organisé par le Grand Lyon et Le Monde, nous avons rencontré Francesca Bria, responsable de l’innovation de la municipalité de Barcelone, et découvert par la même occasion leur nouvelle plateforme Decidim : un framework open source pour la participation citoyenne numérique.

Notre réaction :

D’où vient Decidim ?

La plateforme a été lancée en février 2017, quelques mois après la prise de fonction de la nouvelle municipalité. L’élection des candidat.e.s de Barcelona en Comù au Conseil municipal de la ville est advenue notamment via l’identification de problématiques ultra-localisées — Ada Colau, la maire de Barcelone, était elle-même co-fondatrice de la Plateforme des victimes du crédit hypothécaire (Plataforma d’Afectats per la Hipoteca), une association créée en réaction à la crise immobilière espagnole. Ancré dans les solutions locales, le Conseil municipal a également dû penser d’emblée à l’échelle plus large de la ville et de ses alentours : il fallait que les différentes villes de l’agglomération catalane puissent se servir d’espaces de participation dédiés et autonomes sur Decidim.

Un des principaux points de la candidature de Barcelona en Comù était sa filiation avec le mouvement des Indignés, et l’adoption de la revendication de ces derniers consistant en l’ouverture de la démocratie. Cette revendication, dirigée contre les pratiques de la classe politique espagnole dans son ensemble, a nourri la réflexion sur l’adoption d’une plateforme numérique facilitant la participation de tou.te.s à la prise de décision municipale.

L’exigence de multiplication des points de vue, en d’autres termes la nécessité d’inclusion, s’est ainsi exprimée dans l’élaboration du processus participatif de construction du Plan d’action de la ville et de l’agglomération. Les personnes impliquées ont estimé qu’une plateforme numérique était nécessaire, et qu’il était important d’utiliser la technologie open source pour ce processus afin de garantir transparence et mutualisation. Ils ont dans un premier temps pensé à adapter la technologie de la plateforme decide.madrid, Consul. Très vite, l’équipe en charge du projet se rend compte de la difficulté à adapter l’outil aux besoins de la ville de Barcelone, dont les fonctionnalités ont été pensées dans le contexte politique bien précis que nous avons exposé ci-dessus.

Il en est allé de même pour les quelques autres outils disponibles, relativement peu nombreux, qui ont été étudiés en amont de la construction de Decidim : la plateforme d’e-pétitions gov.uk (Royaume-Uni), Your Priorities (Islande), Open Irekia (Pays Basque). L’environnement technique du futur outil était ainsi assez pauvre, et aucune de ces plateformes ne répondait complètement aux besoins de la gestion quotidienne des institutions locales.

Ce contexte multifactoriel a directement mené le nouveau Conseil municipal barcelonais à l’expression du besoin de créer un outil flexible. Ses multiples options de configuration devaient permettre aux administrateurs de s’assurer que les fonctionnalités de participation puissent s’adapter à des besoins locaux spécifiques. La modularité de la plateforme autoriserait dès lors l’utilisation de la plateforme dans des contextes extrêmement différents, d’échelles ultra-localisées à l’agglomération entière et au-delà, ce qui nécessitait des possibilités de configuration de la plateforme extrêmement poussées.

La ville de Barcelone a alors investi plusieurs centaines de milliers d’euros dans le développement de Decidim. L’attribution des marchés publics évoluait en même temps, ce qui a permis à la ville de choisir un groupement de plusieurs PME barcelonaises à la pointe de l’innovation dans le domaine du développement web. Dès le départ, cette commande publique a en effet été pensée pour ne pas créer de dépendance envers un prestataire unique : le marché a ainsi été divisé en plusieurs lots et un écosystème de trois ou quatre entreprises se répartissent les fonctionnalités à développer en fonction de leur domaine de prédilection. En quelques mois, la première version du logiciel sort et plusieurs milliers de citoyens participent à la co-construction du plan d’action municipal.

Comme l’a présenté un des leaders du projet dans une interview, l’objectif principal du développement de Decidim était de construire un outil qui centralise de nombreuses fonctionnalités rendant possible une participation multiple des citoyen.ne.s à la politique de la ville. Selon lui, plus que de permettre un « simple » budget participatif, il fallait autoriser la discussion entre habitant.e.s sur spectre le plus vaste possible de sujets touchant à la politique municipale. Ainsi, il fallait doter la ville d’un outil à mi-chemin entre une plateforme tournée exclusivement vers la prise de décision technique et efficace et un réseau social (et politique). Decidim opère cette hybridation et s’impose en contre-modèle des grandes plateformes américaines en mettant code open source et sa structure qui garantit la vie privée des utilisateur.trice.s, la transparence, l’indépendance vis-à-vis de structures privées. L’équipe en charge du projet veut également que la plateforme instaure, de manière intrinsèque au code, le respect des droits individuels digitaux ainsi que l’égalité [voir l’article sur le contrat social de Decidim].

En plus de Barcelone, Decidim a été déployée dans une dizaine de municipalités en Espagne, et s’apprête à être utilisée plus largement à travers l’Europe (Turin, Helsinki…) et dans des institutions nationales (État fédéral de Belgique). Ces institutions s’inscrivent par ce choix dans un mouvement où partage d’expérience, inclusion, collaboration, transparence, mutualisation des ressources et respect des données personnelles sont au cœur de la construction d’une démocratie participative numérique.

Cet élargissement de l’utilisation de l’outil au niveau européen est d’ailleurs un des projets cruciaux de Decidim afin de recueillir un nombre toujours plus important d’expériences et donc d’évolutions potentielles de la plateforme. Les nouvelles fonctionnalités prévues (et déjà financées) permettront donc de positionner Decidim comme la plateforme de démocratie participative de référence en Europe.

Depuis l’été dernier, Open Source Politics a adapté le logiciel aux besoins francophones. Nous l’avons déployé pour plusieurs institutions françaises dont la mairie d’Angers, la région Nouvelle-Aquitaine et la Commission Nationale du Débat Public. Désormais partenaire officiel de Decidim, Open Source Politics participe avec beaucoup de motivation à son développement et son adoption en France et en Europe.


[1] Pablo Aragon est chercheur à l’Université Pompeu Fabra et Xabier Barandiaran est professeur de philosophie à l’Université du Pays Basque. Josep Jaume Rey est lui co-fondateur de l’entreprise de développement informatique Codegram, qui participe au code de la plateforme Decidim.


Open Source Politics est une entreprise qui développe des plateformes de démocratie participative pour des acteurs publics, privés et associatifs. Contactez-nous si vous souhaitez vous engager dans un dispositif de concertation ou un budget participatif utilisant des outils civic-tech !

Posted by OpenByDesign

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